30 mai- Bribes de 16e arrondissement

Mon collègue Mickael travaille « ici » depuis quinze ans et il en a trente-cinq. Quinze ans qu’il vient travailler dans ce quartier du 16e arrondissement, vue directe sur la tour Eiffel, à quelques mètres du lycée Janson de Sailly. Il regarde autour de lui, tout le temps et, du coup, il connaît les gens du quartier comme si lui-même y habitait.

On se met sur le balcon, on regarde et on commente comme deux mégères, activité facilitée par une rue en permanence embouteillée, où on klaxonne, on s’engueule, on descend, où on s’arrête pour assister au spectacle. Il y a l’énorme concierge de l’immeuble d’en face qui, dès 8h30, prend place sur le capot d’une voiture garée là, au risque de le déformer, et passe sa matinée à téléphoner, un balais à la main, à dire bonjour aux résidents de l’immeuble et à commenter l’activité de la rue ou la trajectoire aléatoire du soleil.

Il y a un homme d’une cinquantaine d’années qui tient une boutique d’antiquités où il n’est jamais : toujours en train de déambuler dans le quartier, en T-shirt, un cigarillo aux lèvres, à serrer les poignes et à discuter avec les tenanciers de la brasserie, la concierge, tout le monde.

Il y en a aussi un qui, lorsqu'il sort, semble considérer l'avenue comme le podium d'un défilé pour Dior et se prend pour Aldo Maccione tout en ayant la gueule de Georges Décrières dans Arsène Lupin. Panama, costume trois pièces, chaussures en daim, parapluie à la main, il remonte la rue et, chaque fois qu’une vitrine se présente, il se jette un petit coup d’œil. Parfois, il fait même un petit entrechat discret et se retourne sur les mannequins qui arpentent le quartier.

Dans l’appartement en face de nous, une famille libanaise m’a expliqué Mickaël, travaillant vraisemblablement pour l’ambassade. Quatre enfants, trois filles et un garçon, que Mickaël a vu naître, et un défilé de domestiques : la bonne en tenue le matin, le jardinier pour les fleurs du balcon l’après-midi et, en fin de journée, défilés des précepteurs pour les enfants qui nous regardent sur le balcon alors qu’ils devraient apprendre leurs leçons. La mère est une belle femme, qui a bon goût et gesticule théâtralement lors des engueulades avec les ainées. L’appartement, il paraît, fait 150 mètres carrés a minima...

Voilà, quelques personnages de ce quartier, découverts grâce à Mickaël. Il y a aussi le facteur, dont j’ai oublié le nom, fidèle au poste depuis dix ans, et Mickaël me livre moult anecdotes sur les immeubles alentours : celui-ci a pris feu il y a quelques années, celui-là a été entièrement cambriolé, tableaux de maître dérobés, etc., celui-là a été reconstruit, avant ici, à la place de l’hôtel il y avait un restaurant… Et les anecdotes glamour... Carole Bouquet et Michel Blanc des jours entier dans la rue où on tournait "Grosse fatigue" ou "Nettoyage à sec", je ne sais plus, Zidane qui habite à côté et que l'on croise parfois à la galerie marchande, et bien d'autres puisque notre avenue, est la plus réquisitionnée pour tourner des films, dans l'axe direct de la Tour Eiffel. Régulièrement, camions et caméra se l'octroient. Alors, finalement, on bosse dans un décor de films! Et moi je ne savais pas qu’on pouvait, à force d’y venir et d’y rester, s’imprégner autant du quartier où on travaille.

28 mai

Nous allons vieillir et notre corps se transformera en véritable station météo. On dira, mon chou, j'ai mal au bras, il va pleuvoir ; couvre-toi, je perds mes cheveux ; ferme les volets, j'ai mal aux yeux il va faire chaud. Moralité, vu la récurrence du nom "mal" qui devient maux, mieux vaut choisir soigneusement son climat d’ici là.

27 mai- Mouton

Je ne mens pas et tu t’emmêles
Dans la laine ou le coton
Lénifier tes pensées
Mens-tu toi, si je m’en mêle ?

21 mai-Le coeur de Cécile

Mon amie Cécile s'est fait ouvrir le coeur
Et dedans il y avait
Du soleil, de la lumière
La douceur du silence
L'abondance d'un marché
Un beau chat nommé Dinha
Et pendant qu'elle dormait
Elle m'a prêté tout ça

16 mai- Voyage

Je me rendrai au temps
Où nous étions enfants
Pour colmater le froid
Laissé là par l’absence
D’espoirs entre tes temps
Me glisserai dans les plis
De tous tes souvenirs
Pour te les réécrire
Tout est là tu le sais
Et les identités
Se tiennent par la main
Pour ouvrir le chemin

13 mai- Phébus

Dans le train, le soleil fait la course avec moi
File dans l’eau, filtre dans les arbres
Ebouriffe la terre

Je le laisse gagner
Honore sa présence

Beau joueur, pour moi
Phébus esquisse une ligne

Mon regard divague

Fulgurante, saupoudrée d’or
La course de son char
Demeure dans mes pupilles
Jusque dans mon sommeil

9 mai

Elle m’habite
Jamais ne me quitte
Même sourde ou petite
Qui sait... dès le début
Colère

7 mai-

Pour appeler un ami
Dompter son animal
Ou jouer dans les vagues
J’aime ces cris humains
Poussés dans le lointain

2 mai- Les hirondelles

Je me souviens que l'année dernière déjà je vous avais prévenu de leur arrivée.
Alors voilà, les hirondelles sont arrivées, chez moi précisément depuis le mardi 29 avril.
Avec elles le joli mois de mai et ce matin les clochettes odorantes d'un brin de muguet.
Du ciel bleu peut-être, leur sifflement dans les airs c'est déjà du soleil.

1er mai- Pour Cédric, un brin de muguet

On ne perd que ce qu’on a eu
Ce que tu as eu est acquis

Page de ton livre

Intouchable et inénarrable

Exhale une vie durant

Un arôme, une note

En souvenirs

Souffle brise

Ou violente tempête

Et son enseignement

En piqûres de rappel

Ne pas se retourner
Pour disséquer
Laisser vivre
Le passé
En murmure
Au fond de soi


Puisqu’il faudra mourir
Seule gravité

Autant vivre d'ici là

Tenter, escalader, essayer

Naïf y croire toujours

S’élancer

A 20, 30 ou 40 ans

Conserver intacts

L’envie, l’aplomb et l’élan

De l’enfant

Savourer tout comme la première fois
Comme le premier jour de printemps
Emeut chaque fois

24 avril- La goutte

La goutte d’eau
Mortelle au robinet
Egrène le temps de la nuit
Martèle les pensées
Imbibe les rêves

La goutte d’eau
Vitale au robinet
La nuit ils sont des millions
Dans des sommeils de transe
A rêver de la happer
Sur le bout de leur langue

La goutte d’eau ruisselle
Au coin d’une paupière
Le long d’une tempe
Le corps a chaud
L’âme transpire

La goutte d’eau
Se décuple en milliers
Sur nos têtes en ondée
Pas très loin
Des millions de racines
Taries par manque de pluie
Se révulsent sous terre

Et puis la goutte d’eau
Celle qui
Fait déborder un vase
Sans fleurs

22 avril- Le froid

Le froid s’est immiscé
En l’âme, maison vide
A coupé les sonnettes
Du visiteur, d’alarme
Fiévreux il ronge
Poutres et fondations

Que vienne violent le soleil
Le siffle d’un rayon
D’un coup d’un seul rayon
Comme un trait de crayon
Rature le passé

21 avril- Pour Lychee


Je t’avais donné ce prénom de fruit en raison de l’étoile blanche sur le noir de ton pelage.

Petit tu dormais dans mes cheveux, très vite tu n’as plus supporté l’appartement exigu.
Si tu avais été un acteur, tu aurais été Lino Ventura, besoins de tendresse derrière des dehors de loubard bougon.
Lorsque ces dames, KKhuette et Nadjma sont arrivées, tu as fait ton mâle, tu as fait ton homme, tu grognais, crachais, marquais ton territoire et ça n’a pas marché.
Devant nous tu t’allongeais en carpette pour qu’on te caresse, râlais lorsqu’on s’arrêtait. Tu ronronnais du cou.
Tu nous suivais loin lorsqu’on allait se promener, comme un chien. Tu gambadais à nos côtés. Indépendant, solitaire, tu partais plusieurs jours.
Cette fois-ci, t’es parti bien loin, bien seul et bien vite pépère, même pas eu le temps d’être vieux.
On dira ce n’est qu’un chat, c’est faux, c’était un chat.
Un chat c’est des années, des moments, une personnalité.
Un chat c’est une présence constante et quotidienne.
Un chat c’est des rires, de l’affection, de l’émerveillement constant devant des mimiques, des poses et une beauté féline.
Un chat est un chat, y en a pas d'autres, il y a des chats.
Voilà le quatrième que je ne verrai plus et on ne s’y fait pas, chaque fois ça fait mal même si oui ainsi va la vie.
Alors bye bye Lychee, t’as été un chat heureux je crois, mon premier chat noir, ta place restera. Là.

20 avril-Mes ailleurs

Les steppes de sable rouge ou les forêts d’Asie
Les flots de la mer Morte qui ballottent mon corps

Goûter l'éclat d’un désert

L’envol d’un faucon au-dessus d’une vallée


Mes pas se perdront dans les rues de Porto

Barcelone ou Oslo, d’Alger ou de Vérone

Frôler de l’âme la minute en suspend

Devant l’immensité glacée, une aurore boréale

Et devant l’ours blanc


Retrouver l’Irlande et la côte bretonne

Déguster le bleu, le blanc et le poisson

Des îles Ioniennes

Revoir le rouge, vert et bleu mêlés

La Corse et l’Italie


Découvrir surprise comme un nouveau-né

La course d’une panthère

La gueule ouverte d’un fauve et le regard du tigre

Le cou de la girafe

Sur terre l’éléphant

Dans l’eau l’hippopotame

Ou l'inspiration d'une baleine


Fraîcheur de l’Alhambra

Et les heures de sieste
Un grand verre d'eau fraiche

Relents d’une forêt mouillée

Le souffle frais du soir

Le sucre d’une pastèque

Un coucher de soleil

Sur la Méditerranée


Je sais tous ces ailleurs

Qui crépitent en moi

9 avril- L'exil

L’exil c’est quitter son pays
Forcé
Guerre, dictature, famine
En soi se débat l’idée de liberté
Tentaculaire

Demander l’asile
Laisser là sa famille
Les heures de son enfance

Au revoir mon père
Au revoir ma mère

D’un coup de sécateur
Couper net les racines
Chercher autant que possible
Un pays comme assise
Pour une fesse du moins
Devenir hermétique
Aux injures racistes
Et au monde monochrome
Quand on se sent tigré

L’exil c’est quitter sa ville
Forcé
Economie, goût de la vie, équilibre
Et quérir l’asile
Au creux de mère Nature
Dans les dédales des rues
Laisser tous ses amis
Et son adolescence dormir
Dans le hall d’un immeuble
Trouver et c’est possible
La force de recommencer
De tout réinventer

L’exil c’est te quitter
Forcé
Crainte de se tromper
Angoisse du devenir
Ne pas t’entraîner
Dans ma seule existence
Ses choix et ses erreurs
C’est te dire je m’en vais
Non que je ne t’aime plus
Chaque jour je goûterai
L’âpre culpabilité
Et le poids du mot « si »

L’exil c’est ajourner le temps
Forcé
Pour croire en la possibilité
De poser ses deux fesses
De trouver un pays ou
Une nature apaisante ou
Une épaule bien ronde
Se dire c’est pas maintenant
Bon,
Ce sera
Plus tard
On pourrait bien à force d’y croire
Laisser dans ce pays
L’exil
Sa peau

Mais ce soir pour mon âme
Fatiguée de penser
Et de lustrer la vie
De la brosse des songes
Pour mon cœur
Fatigué des blessures
Et de justifier
Les infimes fêlures
Pour mon corps
Fatigué de lutter
Contre tous ces assauts
Je demande une minute seulement
L’asile

8 avril- Au lecteur

Lecteur, j'ai moins le temps en ce moment,
travail et recherche d'appartement
dans le 11e arrondissement
(de Paris, on l'aura compris).
Il me faut renoncer pour l'heure
à mon texte quotidien,
mais ce n'est que partie remise
et je vais revenir vite !

6 avril-

A tes pieds, en guenilles
Ta célébrité, ton talent et tes heures dorées
A tes pieds, en chiffons
Tes amours, amitiés et toutes tes familles
A tes pieds, en flaques
Ta beauté, ta jeunesse, l’éclat de ton regard
A tes pieds voilà tout
Toi qui connus les fleurs et les femmes à genoux
Devant, derrière : personne
A droite, à gauche: personne
Où sont les projecteurs?
C’est que tu n’as pas bien lu Dorian
N’as pas voulu comprendre
As laissé filer la vérité
Des amis, des femmes
Des sentiments
Au nom d’un talent
Que louaient des sirènes
Au nom d’une beauté
Qu’ont tétée les sirènes
Eh bien voilà maintenant…
Tu aurais pu le devancer
Ce maintenant
Au lieu de te griser de ta propre substance
Sans la renouveller
Au lieu de te griser de ta propre apparence
Sans croire à la chape du temps
Tu t'es crû immortel et, lâche,
N'as défié personne
L’histoire n’est pas nouvelle
Les modes sont éphémères
Tes airs sont galvaudés
Et tes notes sont des cases
Où nichent des mélopées
Ecoeurantes guimauves
Tu n’as pas entendu Dorian Gray
Tu te tournes vers moi semblant me découvrir
C’est trop tard: j’étais là
Vous chantiez, j’en suis fort aise :
Eh bien ! dansez maintenant

3 avril- Printemps

Ce soir sur le pont Alexandre III
J'ai roulé sur un pigeon écrasé
Alors je me suis demandé
S'il avait eu le temps
De humer le premier jour
De printemps aujourd'hui
Ce matin la pluie de la nuit
Exhalait le vert place de la Concorde
Le chèvrefeuille le long des grilles
Des Tuileries
Toute la journée
Les rayons du soleil
Ont soutenu les branches lourdes des arbres
Dégorgeant de blanc, de rose, de vert
C'est rare de pouvoir dater
Une première rencontre
Un premier baiser
Le début d'une amitié
Un jour où tout a commencé
Aujourd'hui 3 avril était le premier
Pour certains le dernier
Jour de printemps
Et je déteste finalement
Ce pont Alexandre III
Les flics y sont tout le temps
Les pigeons y sont morts
Et ce week-end il pleut

2 avril- Grisaille

Il y a un voile dans ton regard
Comme de la buée prête à perler
Qu’as-tu ?
Le vide s’est abattu sur ton front
Est-ce la fatigue, la pluie, l’ennui
Les amis qui sont partis ?

Ceux dont tu as préféré quitter les chemins
Plutôt que de te justifier
Plutôt que de vivre avec eux les choses à moitié
Et tu croyais quoi ?
Qu’on ne perd qu’une fois
Et qu’à trente ans c’est fini ?
Joue, relance la roulette

Tu ne perds que ce tu as
Lance-toi, vole et prends
Tu ne perds que ce que dont tu as rêvé
Espère toujours ou ne te lève plus
Alors tu rencontreras les déceptions
Le sentiment couperet de ne pas avancer
Oui, mais pas d’amertume
Car alors tu auras glané
Des moments où te suspendre

31 mars- Des chiffres & des lettres

Aujourd’hui, chiffres et lettres que doit retenir ma ptite tête, inventaire infiniment moins poétique que Prévert…

Les codes… la carte bleue, mon immeuble, l’accès à mon compte sur Internet, la consultation d’Amélie, remboursements maladie, le numéro de sécu, le bureau, ceux des copains, le code pin du téléphone portable, celui du téléphone fixe pour consulter les messages et le code APE pour facturer…


Les mots de passe… ceux des trois boîtes mails, skype, les pages myspace et facebook, et ceux des sites de recherche d’emploi, recherche d’appart, stockage de photos, fnac.com et puis, et puis…ceux des ordinateurs, maison et bureau !


Et croyez-vous que j’utilise toujours les mêmes parce que la vie serait plus simple ? Que nenni, que nenni, chacun est singulier, chiffres et lettres mariés pour que personne ne puisse trouver (exemple: achilletalonpartalaplage7895) et parfois c’est le grand néant, je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdue les doigts suspendus au dessus des claviers.

Je sais que j’en ai oublié et c’est sans compter les numéros de téléphone… les siens qu’il faut retenir parce que c’est ainsi plus simple de les partager et ceux des autres -dont combien sont partis !- qui restent là, allez savoir pourquoi, une dizaine au moins. Alors les dates d’anniversaire, sa fleur préférée, le titre du film, du livre ou de l’auteur, le nom du bistrot,où les caser ? Ma ptite tête, c’est une vraie boîte noire !


Attention demain, exceptionnellement, pas de blog!


28 mars- Encore un matin...

Aujourd’hui, je vais vous parler des matins, de mes matins qui doivent ressembler aux vôtres et dont les minutes s’émaillent de gestes rituels. Tout d’abord, je n’aime pas le matin, j’en aime certains et dans l’ensemble je suis tout de même heureuse qu’il se présente chaque jour, c’est plutôt bon signe. J’aime les matins de départ tôt en vacances l’été. J’aime les matins d’hiver qui me surprennent par leur beauté, leur lever de soleil en nappes rouges sur Paris, et me donnent, dès les premières heures de la journée, une raison de m’être levée. Mais dans l’ensemble, je bannis le matin : l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, quel avenir ? Je suis sûre que les idées qui ont changé le monde (il y en a !) ont été pensées, étoffées, écrites durant la nuit. Bref.

Mon réveil sonne à 7h15 tapantes. Mais je suis déjà éveillée depuis vingt minutes au moins par le charmant bambin de mes chers voisins qui semble, lui, adorer le matin, vue l’énergie qu’il met dans sa danse de réveil, parcourant en sautant chaque centimètre carré de l’appartement. A 7h15, lorsque mon réveil m’intime l’ordre de me lever et de marcher sur une mélopée surannée de RFM, voilà donc déjà vingt bonnes minutes que je maugrée dans mon for intérieur et déplore une fois de plus la perte de mes boules Quiès durant la nuit. Après l’évocation de cette perte, s’ensuivent les pensées rituelles, les pfffffff en veux-tu en voilà, j’ai pas envie d’y aller, et si j’y allais pas, et si je disais que j’ai eu une panne de réveil, ah mais oui mais quand je serai réellement crevée ou que j’aurai réellement une panne de réveil… c’est crier ou loup blanc, etc. Je réfléchis donc intensément non sans me replier de plus en plus résolument au cœur même de ma couette. Puis en un instant, mue par un ressort de ma raison, je me lève. Je me lève, je bouscule nounours, il ne se réveille pas et il a bien raison. J'ai bien noté de toute façons que, depuis une vingtaine d'années, nounours est beaucoup moins solidaire.

Dès que je suis sur mes deux pieds, j’enfile les chaussons et le gilet de mémé et me dis, ah, enfin il pleut ! Faux : je me dis, merde, il pleut encore ! Hagarde, l’œil gauche encore fermé je me rends dans la cuisine, pièce sans laquelle aucune suite de journée ne peut décemment être envisagée car là se prépare le café. Et hop, gestes rituels : j’allume la bouilloire, découpe le pain pour le griller, vide l’égouttoir puis presse deux oranges. Durant cette phase culinaire il peut survenir des choses de la vie ordinaire mais qui peuvent revêtir, parce que c’est le matin et uniquement pour cela, une dimension tragique ou prémonitoire, par exemple, on casse un verre. Et puis il y a les événements purement matin et petit-déjeuner, par exemple, on fait tomber le pot de miel par terre ou, en pressant le café dans le Bodum, il vous gicle dessus. Ou encore, on ouvre le frigo et on se dit, merde, j’ai plus de beurre. Eh bien, de tous ces petits détails dépendent la suite de la journée, voire de votre avenir car une courte phrase de mauvaise humeur le matin à votre arrivée au boulot peut s’avérer lourde de conséquences. Bon, mettons que tout se passe bien.

Sur mes tartines je mets du beurre et du miel, on l’aura compris, je les trempe dans un grand bol de café, je les engloutis, avale mon jus d’orange puis prends mon bol de café pour retourner vers mon lit. Là, je mets de la musique, regarde mes mails de la nuit en buvant mon café. Il est déjà 7h50 lorsque le rituel s’achève. Alors je me dis que je suis à la bourre et me pose la question « douche or not douche ? ». En général, j’expédie la douche en 5 minutes, attrape les vêtements qui me passent sous la main mais qui ne sont jamais repassés, m’habille, hop lavage de visage, ptite crème hydratante, lavage de dents et passage en revue de l’appartement. Est-ce que j’ai tout ? Mes clés, mon pass, oui ? Alors j’éteins l’ordinateur, les lampes et le radiateur, enfile mon manteau, attrape mon casque et c’est parti. Tout cela est rythmé par les bruits des autres rituels des voisins: lorsque je me lève une douche coule, à 7h50 un réveil sonne (la chance!), à 8h00 la voisine d'en face s'en va, à 8h15 mes voisins du dessus, futures victimes de mon premier triple homicide, prennent la poudre d'escampette, le tout sur fond de musique, de rasoirs électriques et de conversations.

celui qui suit aura compris qu'il est alors environ 8h20 et je suis déjà en retard. Et pas encore réveillée, toujours dans la torpeur, surtout l’hiver, du sommeil. Je monte sur mon scooter et emprunte le trajet que vous connaissez déjà ou plutôt non, car j’ai changé ! J’arrive au Trocadéro avec 10 minutes de retard au mieux et me rue sur la machine à manger mes matins, la pointeuse, pour qu’elle dévore ma carte. A ce moment là, à cet instant précis de la carte dans la pointeuse, le matin s’achève pour moi, c’est le début de la journée. Au bureau, ils aiment bien me voir arriver le matin, ça les fait rire. Pour me qualifier ils emploient l’adjectif « froissé », « t’arrives froissée » disent-ils et ils ont étoffé les murs de notre local café de dessins caricaturaux légendés « Nadia le matin ». C’est beau la vie en entreprise…

Alors, on notera des variantes. D’abord, le vendredi, je suis chargée des croissants ce qui implique je me lève plus tôt encore ! Ensuite, rarement mais parfois, disons tous les trois mois, je ne me réveille pas seule ! Ben oui, j’ai une vie en dehors de ce blog… tous les trois mois, mais cela influe rarement, hélas, sur ce qui suit, mis à part, peut-être que je ne parle plus seule. Variante minime et le matin est un mauvais moment stratégique pour parler. Parfois, encore plus rarement, trois fois par an disons ce qui est presque comme une fois tous les trois mois, je ne me réveille pas chez moi ! (Truc de ouf). Alors là oui, ça fait du changement, ça chamboule tout ! Parfois, c’est les vacances. Parfois, il y a les grèves ou bien je me rends ailleurs dans Paris. Parfois, il y a les toilettes qui débordent. Parfois, on se réveille malade et on ne peut vraiment pas se lever. Et puis parfois, deux fois par semaine, il y a les samedi et les dimanche où les matins n’existent plus.

27 mars-Petite colère

Comment ne puis-je ôter de mon esprit
Tes mains longues et noueuses
Ont pris les miennes et les ont domptées
Patiemment avec l'agilité des rires
Alors, un doigt après l'autre ont fouillé mes tripes
Pour les dérouler et les piquer
Du bout des ongles acérés
Les ont mises au défi du jusqu'où pouvez-vous endurer?
Ont attrapé mon cœur
L'ont malaxé, longtemps, pétri
Soufflé du froid dans des cavités
Où le vide s'était installé
Puis se sont arrêté
Ont laissé mon corps et mon visage
Mon histoire et mon âme
M'ont laissée là moi qui avais espéré
Comme l'écrit Breton que ces
Deux mains c'était

Assez pour le toit de demain
Moi qui avais voulu tout gober
Tes mains, tes yeux

Ton corps, ton âme
Prendre pour apprendre, comprendre
Je ne reviens pas sur le passé

J'ai tout gommé
Restent la nuit et les heures longues
Les songes agités et les lignes hantées
Le mal et la colère d'enterrer l'inspiration
Et les intuitions féroces de bonheur foulé

26 mars- La pieuvre

C’est ainsi que j’avalai la pieuvre
Dans la nuit a fait son chemin
Jusqu’au bout de mes mains
Et le lendemain sur le papier
Je couchai l’encre noire et bleue
De mes songes entre terre et mer

Esquissai les branches
En tentacules des mondes
Où certains jamais ne trouveraient
L’eau pour étancher leur soif
Mes rêves sont leurs déserts


25 mars -Pluie

Lancinant martèlement
La terre entière mouillée
De gouttes et de brume
Des glaires de mousse
Dégorgent sur les toits
Le village trempé
Au rythme de la pluie
Des feux de cheminée
Des carreaux embués
Vidé, apaisé

20 mars-Croc croc d'île/ d'il?

En ce moment j'ai
La peau du croc croc d'île

Fascinant, terrifiant reptile
Sa gueule ouverte
Est idée de l'abîme
De la mort lente
Croc croc croque
Et pourtant en vous dévorant
Il verse ses larmes
De croc croc d'île ou d'il
La femme les aime en sacs
Lorsque j'aurai des enfants
Je leur lirai les histoires
Que je leur aurai écrites
Exit le loup sanguinaire
Le méchant croc croc d'île
Ou le terrible ours
On n'a pas idée de laisser perdurer
Auprès d'âmes naïves
Pareilles sottises
Faut se mettre à la page
Je leur lirai les hommes
Leurs détritus
Propres et figurés
Qui feront taire à jamais
Le hurlement du loup
Le glissement du reptile
Le grognement de l'ours